La rentrée a cette année un faux air d’été. Le soleil est encore là, les terrasses sont pleines, mais le calendrier ne ment pas. C’est septembre, avec son cortège de nouvelles obligations, de réformes et de dossiers à boucler. Installée dans un taxi, je demande à mon chauffeur comment s’est passé son été. Il esquisse un sourire fatigué. « Je travaille toujours en juillet et en août. Avec ma femme, on part d’habitude en arrière-saison. Mais cette année, je vais encore repousser. Je n’ai jamais aussi mal travaillé. Pire que pendant les jeux Olympiques ! Je ne sais pas si c’est le pouvoir d’achat, la canicule ou les deux, mais j’ai eu tellement de temps libre que j’ai mis ma comptabilité à jour. » Je lui lance : « Vous êtes donc prêt pour la facturation électronique ? » Son soupir en dit plus long que sa réponse : « Une nouvelle usine à gaz… J’ai suivi les consignes de mon comptable, mais ça me coûte plus cher et, surtout, j’ai peur pour les données de mon entreprise. »
Sa crainte n’a rien d’irrationnel. Depuis le début de l’année, les cyberattaques se succèdent : Urssaf, ANTS, services fiscaux, Éducation nationale, plateformes publiques… À chaque fois, des millions de données personnelles sont siphonnées. Noms, adresses, numéros de téléphone, dates de naissance…, autant d’informations qui alimentent ensuite des escroqueries toujours plus sophistiquées. La CNIL, notre gendarme du numérique, confirme la multiplication record des piratages en France avec plus de 6000 violations de données en 2025 et des millions d’usagers touchés.
Le paradoxe est là. On demande aux artisans, commerçants, professions libérales et taxis de tout numériser : factures, déclarations, paiements, démarches administratives. Dans le même temps, les failles qui touchent les grandes administrations nourrissent une défiance grandissante. Comment convaincre un professionnel que ses données seront protégées alors même celles de l’État ne le sont pas ?
Mon chauffeur est presque résigné : « Au lieu de me simplifier la vie, la dématérialisation me crée un stress de plus. » Cette phrase dépasse largement le monde du taxi. La transition numérique est indispensable car personne ne souhaite revenir aux liasses de papier envoyées par courrier. Mais une transition réussie ne se mesure pas seulement au nombre de démarches dématérialisées. Elle se mesure à la simplicité des outils, au coût qu’ils représentent et à la confiance qu’ils inspirent.
À l’heure où l’intelligence artificielle, les plateformes et les véhicules autonomes occupent le devant de la scène, les réflexions de mon taxi rappelle une évidence : l’innovation n’a de valeur que si elle reste au service du citoyen, et non l’inverse.
Bonne rentrée à toutes et à tous.
Hélène Manceron
Photo de couverture ©Doyouspeaktaxi
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