L’orage annoncé menace. Je hèle un taxi et m’engouffre à l’intérieur pour éviter les premières gouttes de pluie. J’adresse un « Bonjour, Monsieur ! » en fermant la portière. Mon chauffeur se retourne et dans un large sourire m’adresse un « Eh bien non ! ». Je me reprends, confuse : « Bonjour Madame, excusez-moi ». Honteuse de la ténacité du préjugé qu’un chauffeur de taxi est nécessairement un homme, j’indique ma destination et je m’intéresse au parcours de ma chauffeure. « J’étais mère au foyer et lorsque j’ai divorcé, j’ai dû travailler pour faire vivre mes enfants. D’abord, j’étais caissière mais les horaires et les transports m’éloignaient trop longtemps de la maison. L’aîné commençait à en pâtir alors, lorsqu’une cliente elle-même chauffeure de taxi m’a parlé de son métier, j’ai passé l’examen. Je dois faire beaucoup d’heures mais j’ai une souplesse d’intervention qui me permet de tenir ma maison. Les enfants sont fiers de mon travail ». Notre conversation est interrompue par son téléphone. « Bonjour mon Chéri, ta journée en classe s’est-elle bien passée ? Nadine vous attend à 19h30 pour le diner. Vous faites vos devoirs que vous laisserez sur la table pour que je les regarde à mon retour. Je suis avec une cliente, je vous rappelle ».
Alors que plusieurs enfants ont récemment été les victimes de la violence de leurs camarades, l’Exécutif met l’accent sur la responsabilité des parents. Lors du décès de Nahel en juin dernier, le garde des sceaux déclarait « Parmi les émeutiers, 60 % d’entre eux sont élevés par un seul parent, souvent leur maman d’ailleurs ». Les femmes sont pointées du doigt alors que même le couple séparé, les enfants ont un père. Grandir dans un système familial où conflit, mauvaise conduite, négligence ou abus de la part des parents se produisent continuellement et régulièrement prive tout autant les enfants de repères. Recensant une famille sur quatre comme monoparentale, des députés de tous bords préparent un projet de loi pour créer un « statut de parent isolé ». Celles méprisées aujourd’hui pourraient sortir de l’ombre. Pour autant, les familles dysfonctionnelles sont aussi toxiques que les influenceurs des réseaux sociaux.
Le téléphone de ma chauffeure sonne à nouveau. Je l’entends régler l’intendance de sa maison avec tendresse et fermeté. Comme quoi parent solo ne rime pas obligatoirement avec parent sous l’eau !
Hélène Manceron
Photo de couverture ©DoYouSpeakTaxi








